La réalisatrice de De l’or pour les chiens signe une adaptation magistrale du livre autobiographique de Constance Debré qui y racontait son combat pour la garde de son fils. Rencontre.
Dans Love me tender, Constance Debré racontait sans fard son combat pour récupérer la garde de son fils que son ex-mari a tout fait pour lui ôter quand elle lui avait révélé… qu’elle vivait désormais des histoires d’amour avec des femmes. Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous attaquer à ce récit intime qu’on peut voir comme un Himalaya à adapter ?
Anna Cazenave Cambet : Un peu d’inconscience, peut-être ! (rires). Je l’avais lu à sa sortie, mais pas du tout dans l’optique d’adapter le livre, vraiment juste pour moi. Et ce fut une lecture très forte, libératrice. C’est un texte violent par endroits, mais en tant que femme et jeune maman à l’époque, ça m’a fait un bien fou de voir une autrice s’extraire de tout un tas de tabous, de questionner les injonctions. J’avais besoin de ça à un moment où j’avais l’impression de baigner dans un univers pastel. Et puis deux ans plus tard, ce sont les producteurs de Novoprod qui m’en ont proposé l’adaptation.
Vous avez accepté tout de suite ?
La question était de savoir si c’était une bonne idée de faire une adaptation en deuxième film. D'autant plus que je travaillais alors depuis un moment sur un autre projet. Mais l’adaptation a toujours été dans un coin de ma tête. Et l’évidence de m’y plonger naît de l’immédiateté avec laquelle j’ai compris et aimé ce personnage. D’ailleurs, j’ai écrit la première version du film pendant les vacances de Noël, en seulement deux semaines. Ce qui ne m’arrive évidemment jamais ! Je l’ai même envoyée à mes producteurs en me demandant si je ne perdais pas totalement les pédales. (rires) Mais ils m’ont rappelée en pleurs. Donc ce film est né une vraie rencontre avec le livre. La brutalité, la frontalité de l'écriture de Constance me touchent. Et puis mettre en scène un écrivain m’intéressait, parce qu’être réalisatrice, c’est être toujours un peu à côté, à observer. La mise en abyme autour du livre que Constance écrit au fil du récit qui m’a beaucoup parlé.
Vous avez pu échanger avec elle ou est-elle restée en dehors du projet ?
D’abord, il faut dire que Constance m’a choisie au terme d’un long processus après avoir vu mon travail et nous être beaucoup écrit. Mais après m'avoir annoncé que c’était moi qui devais faire le film, elle est restée volontairement très loin de l’adaptation. Je lui ai fait lire deux versions parce que j’en avais besoin et elle m’a encouragée. Mais c’est quelqu’un avec qui la conversation ne s’est jamais interrompue depuis notre première rencontre. C’est même sans doute aujourd’hui la personne avec qui je parle le plus de ce que c'est, d'écrire et d’avoir l’écriture au centre de sa vie.
Love me tender : Vicky Krieps une fois encore magistrale [critique]Même s’ils sont différents, il y a un terreau commun entre Love me tender et votre premier long, De l’or pour les chiens, portrait d’une ado qui se construisait sous nos yeux mais sans l’approbation d’un homme, souvent quête principale des héroïnes de ce genre d’intrigue. On est face à deux personnages qui refusent les injonctions. On les imagine même volontiers se croiser et avoir beaucoup de choses à se dire…
J’adore cette idée ! D'ailleurs, Tallulah Cassavetti qui tenait le rôle central de De l’or pour les chiens rencontre Clémence dans le film… Et je revendique à 1000% ce refus des injonctions. Car pour moi toute injonction appelle un « pourquoi » ? Et particulièrement au sujet du féminin. Au centre du livre de Constance, il y a une femme de plus de 40 ans qui s’autorise à changer de vie — et visiblement, c’est interdit. Donc la question reste la même : pourquoi ? Et tout le film se déploie autour d’elle.
Un film qui n’a pas peur du temps long pour nous faire ressentir ce que ressent son personnage, le côté violent, étouffant de ce qu’elle traverse. Tout ce qu’un jeu d’ellipses aurait forcément amoindri…
J’en suis depuis le début absolument convaincue. Le film est au plus court de ce qu’il peut être. Je voulais qu’on en ressorte épuisés. Mais c’est aussi un geste politique que j’assume : je refuse de contraindre une histoire à une durée standard. Cette histoire devait traverser les saisons. J’ai grandi dans le Sud-Ouest, à la campagne. Le passage des saisons a du sens. Je voulais qu’on le ressente ici sensuellement sur les corps.
Il fallait aussi trouver l’actrice capable d’incarner physiquement cette histoire. Pourquoi, au-delà de son talent, avez- vous choisi Vicky Krieps ?
Précisément parce qu'elle incarnait physiquement la Constance que j’avais imaginée. Il émane de Vicky à chaque instant une force, une fragilité, un mystère qu’on peut presque deviner à travers sa peau. Avec elle, je savais que je pourrais sculpter chaque fragment d’émotion.
Vous vous êtes beaucoup vues avant ?
Non. Mais je lui ai fait enregistrer toutes ses voix- off deux jours avant le tournage. Ca a été notre vraie rencontre. On a traversé le film ensemble en studio. Cela lui a permis de comprendre ce que je cherchais, et moi d’apprendre comment la guider. On s’est retrouvées en larmes à certains moments. Ce fut un moment fondateur de cette aventure.
Le rôle est complexe car il repose sur son intériorité. Clémence ne doit pas réagir à la violence psychologique qu’elle subit sous peine de passer pour hystérique et de perdre définitivement la garde de son enfant. Une scène impressionnante symbolise cette violence : celui où son mari explose face à elle à la terrasse d’un café et où elle reste impassible. Comment l’avez-vous construite ?
J’ai la chance d’avoir une chef opératrice, Kristy Baboul, avec qui je suis très connectée. Avant Love me tender, on a beaucoup revu Tarkovski, notamment Le Miroir. Et pour cette scène, on a décidé d’un plan fixe, sans aucun plan B. J’adore l’énergie que crée sur un plateau l’absence de droit à l’erreur. Il se trouve en plus qu’il s’agissait du tout premier jour de tournage d’Antoine ! Et j’ai immédiatement vu l’impact de cette scène. Au fil des prises, tous les membres de l’équipe ont pris des casques pour écouter. Il faut dire qu’Antoine est arrivé préparé à un niveau presque inhumain. Il était un peu inquiet que je reste si loin avec la caméra. Mais sa puissance traversait cette distance. Antoine est un paradoxe vivant : c’est l’une des personnes les plus douces que je connaisse et il a un talent inouï pour jouer des types très durs, ici comme dans Anatomie d’une chute.
Love me tender. De Anna Cazenave Cambet. Avec Vicky Krieps, Antoine Reinartz, Monia Chokri… Durée : 2h13. Sortie le 10 décembre 2025







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