Dossier 137
Haut et Court / Fanny de Gouville

Après La Nuit du 12, Dominik Moll s'attaque à un autre sujet brûlant, mais de manière trop bureaucratique pour créer du grand cinéma.

Avec La Nuit du 12, présenté à Cannes Première en 2022, Dominik Moll signait une des plus folles remontada de l’histoire du cinéma français. Triomphe critique, joli succès public (près de 500 000 entrées en France) et razzia sur les César 2023 (7 prix dont le Meilleur film). Un comeback fracassant pour le réalisateur d’Harry, un ami qui vous veut du bien. 

Rétrospectivement, on s’est dit que La Nuit du 12 aurait pu être en compétition. Mais c’est finalement son nouveau film, Dossier 137, qui a eu le droit à cet honneur en mai dernier. Après le féminicide, Moll s’attaque à un autre sujet lourd, les violences policières qui ont émaillé le mouvement des Gilets Jaunes, avec un scénario inspiré de faits réels qui nous replonge en 2018.

Dossier 137 suit une enquêtrice de l’IGPN, parfaitement incarnée par Léa Drucker. Elle travaille sur une affaire de tir de flashball qui a gravement blessé un jeune homme dans une petite rue du quartier des Champs Elysées, en marge d’une manifestation. 

Dossier 137 Lea Drucker
Haut et Court / Fanny De Gouville

Comme son personnage, dont les PV récités en voix off rythment le film, Dominik Moll traite son sujet de manière bureaucratique. Il faut écouter les deux parties, essayer de ne pas avoir de biais. Prise en tenaille entre ceux qui dénoncent l’impunité de la police, ses collègues flics (dont son ex-mari et sa nouvelle compagne) qui l’accusent d’être une traitre, et une direction qui veut éviter la grogne des syndicats, Stéphanie cherche à faire éclater la vérité. 

Le propos est courageux et plutôt fin, mais à trop voulor éviter le manichéisme, Dossier 137 ne parvient pas à aller au coeur du problème. Comment les héros du Bataclan, que les Français applaudissaient dans les rues trois ans plus tôt, sont-ils devenus le bras armé d’un gouvernement sourd à la colère du peuple ? Le film pose ces questions, mais ne parvient pas à y répondre. Moll sait qu’il marche un champ de mines, alors il avance dans son récit à petits pas. Difficile d'offir de grands moments de cinéma dans cette monotonie assumée qui, certes, illustre la réalité d'une situation complexe.

Le fils de Stéphanie lui glisse bien un point ACAB, mais elle le réfute (sans trop y croire ?). Pour Moll, on peut pas dire "All Cops Are Bastards". "Some Cops Are Bastards", à la rigueur. On ne saura d’ailleurs rien de la psychologie des policiers mis en cause, en dehors de quelques scènes d’interrogatoires ponctuées par leur ligne de défense cynique, qui devient presque un ressort comique malgré la gravité des faits. Pourquoi sont-ils des "connards" comme dit notre enquêtrice, et pourquoi les protège-t-on ? 

Dossier 137
Haut et Court / Fanny de Gouville

Moll se loupe aussi sur la dimension thriller. Il essaie de créer de la tension dans deux séquences de filatures un peu cheap (une dans un hypermarché, l’autre dans le métro), censées dynamiter le ton bureaucratique du film. Mais les enjeux et la mise en scène sont trop faibles pour qu’on se cramponne à notre siège. 

Il réussit pourtant certaines choses. Notamment à travers le témoin clé, joué par Guslagie Malanda (la révélation de Saint Omer), un des rares personnages secondaires à parvenir à exister autour de Léa Drucker. Cette femme de ménage noire incarne la France des banlieues qui n’a pas attendu la crise des Gilets Jaunes pour découvrir les bavures policières et ouvrir les yeux sur un système contre lequel on ne peut pas gagner. De la même manière, il croque avec pertinence les désillusions de la France "périphérique", et la révolte éphémère des ronds-points, avec ses barricades en palettes, qui semble aujourd'hui un lointain souvenir.

Dossier 137 est pavé de bonnes intentions, et de belles idées. Mais il manque peut-être d’un rebondissement qui aurait amené un peu de surprise et de profondeur à son récit. Comme dans la série Antidisturbios de Rodrigo Sorogoyen, qui traitait également du sujet de la police des polices, mais de manière bien plus viscérale et déroutante, bousculant les croyances et les convictions de son héroïne et du spectateur. Moll tenait ce grand twist, effleuré à la fin du film, mais il a préféré la voix de la mesure et de la sagesse. Une voix de l’apaisement, pour tenter de guérir un pays qui se déchire.