Greta Gerwig sur le tournage de Barbie
Warner Bros.

La réalisatrice de Lady Bird dirige Margot Robbie et Ryan Gosling dans Barbie, désormais disponible sur Canal Plus. Nous l'avions interviewée pour la sortie du film.

Mise à jour du 17 février 2024 : A l'approche des Oscars 2024, le phénomène Barbie poursuit sa carrière en sur Canal Plus. Sa réalisatrice, Greta Gerwig, venue du cinéma indépendant, n'osait pressentir le succès du film lorsqu'elle nous a accordé une interview, en juillet dernier, juste avant la sortie du film et le début de la grève des acteurs. Elle nous détaillait la conception de ce film à la fois énorme et très personnel, qu'elle a co-écrit avec Noah Baumbach et nourri de son amour pour les grands réalisateurs de l'âge d'or d'Hollywood, comme Ernst Lubitsch et Howard Hawks. Elle nous expliquait aussi pourquoi le personnage de Ken a finalement pris autant d'importance dans ce film Barbie.

Regardez Barbie en VOD sur Première Max

Article du 20 juillet 2023 : Révélée comme actrice dans Greenberg, vue chez Woody Allen (To Rome With Love), puis consacrée par Frances Ha, où elle donnait la réplique à Adam Driver (tout en co-signant le scénario), Greta Gerwig est un pur produit du cinéma indépendant newyorkais. Passée à la réalisation avec Lady Bird puis Les Filles du Docteur March, rien ne la prédestinait a priori à prendre les commandes d’un blockbuster. Qui est plus le premier film live action mettant en scène la poupée Barbie. Et pourtant…

Grâce au soutien de Margot Robbie, choisie pour incarner Barbie et promue productrice, Greta Gerwig a eu les mains libres pour écrire le film (avec son compagnon Noah Baumbach) et le réaliser. Juste avant la grève des acteurs, elle nous a accordé un entretien par Zoom, où elle nous a détaillé la création du projet et son approche de cette adaptation haute en couleurs qui s’inspire de l’âge d’or d’Hollywood et fait finalement la part belle au personnage de Ken, interprété par Ryan Gosling.

Barbie : le film de Greta Gerwig n’est pas en plastique [critique]

Première : Votre précédent film, Les Filles du Docteur March, était déjà une grosse production, avec un casting riche en stars. Mais Barbie est de loin votre plus gros film à ce jour. Comment avez-vous géré la pression et la hype autour de ce blockbuster ?

Greta Gerwig : Je pense que j’ai eu beaucoup de chance. J’ai travaillé comme actrice, ce qui m’a donné beaucoup d’expérience. Puis j’avais co-écrit quatre films je crois, quand j’ai réalisé Lady Bird. Et puis en passant de Lady Bird aux Filles du Docteur March, je suis encore montée d’un cran, avec plus d’équipes à manager, un plus grand plateau à gérer. Et là bien sûr, c’est encore un autre niveau avec ce film. Avoir pu passer les étapes ainsi m’a beaucoup aidée. La génération de cinéastes actuelle n’a pas souvent la chance de vivre ces étapes intermédiaires. Les films moyens n’existent quasiment plus. Les films de la taille des Filles du Docteur March sont extrêmement rares. Bizarrement, il y en a moins que des énormes blockbusters. Passer d’un film minuscule à un film massif, c’est un problème. Peut-être qu’il y a encore les films d’horreur qui peuvent représenter cette étape intermédiaire, mais je serai incapable d’en faire un, je suis trop peureuse (rires).

Greta Gerwig sur le tournage de Barbie
Warner Bros.

Que représentait Barbie pour vous quand vous avez commencé à travailler sur le film ?

Barbie représente mon enfance. J’aimais Barbie, Barbie m’intéressait. Mais j’avais une mère qui n’aimait pas Barbie et ne voulait pas que j’aie une Barbie. Donc je connaissais déjà tous les arguments anti-Barbie quand j’ai découvert Barbie. J’ai eu plein de Barbie que me prêtaient des voisines. C’était ma relation avec elle. J’ai joué avec plein de poupées, mais j’ai aussi adopté plein de Barbie.

A quel type d’audience avez-vous pensé en commençant à travailler sur le film ?

Quand Noah et moi avons écrit le film, on était en confinement pendant la pandémie. On ne pouvait plus aller au cinéma. Et on ne savait pas si on pourrait y retourner un jour. Avec Noah, aller au cinéma, se retrouver dans une salle obscure avec un tas de gens, c’est ce qu’on préfère. La situation était triste, mais ça nous a aussi donné une liberté, on s’est dit jouons le tout pour le tout. Qui sait si le cinéma reviendra un jour ? Alors faisons cette comédie sauvage et anarchique, avec aussi de l’émotion. C’était une réponse à notre isolement. Donc j’espère que des hommes et des femmes de 8 à 80 ans iront voir le film. Je ne le vois pas comme un film pour enfants ou pour adultes. C’est une aventure abracadabrantesque pour tout le monde.

Diabo Cody, qui est connue pour avoir écrit Juno, a travaillé sur une version précédente de Barbie, et récemment elle s’est plainte que Sony Pictures (qui avait alors signé un partenariat avec Mattel) ne lui ait pas laissé assez de liberté créative. Comment avez-vous obtenu cette liberté ? On vous l’a donnée ou vous l’avez prise ?

Je me sens très chanceuse qu’on ait eu cette liberté. Je ne sais pas, peut-être qu’on l’a prise. On a été très clairs avec le studio et avec tout le monde. On a écrit dans notre coin. On voulait qu’on nous laisse tranquille pour laisser notre imagination travailler, créer ce qu’on avait envie de créer, c’est comme ça qu’on travaille le mieux. Personne n’a approuvé ce qu’on faisait. On a suivi l’ordre des opérations. Quand on a terminé le script, on l’adorait tous les deux. C’est là que j’ai décidé que je ne pouvais pas laisser quelqu’un le réaliser à ma place. C’était dingue et fantastique, ça se moquait de tout le monde, mais c’était en même temps une célébration. Je n’avais pas besoin de réaliser un film Barbie, mais je voulais réaliser celui-là.

On a aussi bénéficié du fait d’avoir Margot Robbie comme star du film et productrice. Elle a dit : "C’est ce film que je veux faire !". Et puis Ryan Gosling et tous ces acteurs ont commencé à arriver sur le projet. A un certain point, c’était : "Il va falloir nous empêcher de le faire". C’est le film que tous ces gens veulent faire.

Greta Gerwig sur le tournage de Barbie
Warner Bros.

Comment c’est passée la collaboration avec Mattel ? Certains éléments du film n’ont pas dû leur plaire…

Il y a clairement des choses dont ils n’avaient pas envie. Mais le film était comme ça. Il y avait beaucoup de nervosité, ce qui est compréhensible. Ils dirigent une compagnie et une marque iconique adorée par les gens. Et je pense qu’ils avaient peur. Tout ce qui était disruptif ou négatif pouvait rappeler aux gens des mauvais souvenirs. Mais j’étais persuadée que c’est ce qu’il fallait faire pour aller de l’avant, il fallait ressortir les dossiers embarrassants. Il fallait que le film soit aussi incisif et tranchant, pas seulement de la guimauve, même s’il y en a beaucoup. Je vais aussi que c’était fait avec bienveillance, le cœur du film n’est pas cruel. Donc j’étais à l’aise pour aborder tout ça.

Il y a plusieurs films en un dans Barbie. Le film sur Barbie bien sûr, mais aussi le film sur Ken, le patriarcat et le féminisme et aussi le film sur la mère jouée par America Ferrara qui a un rapport difficile avec sa fille adolescente. Vous n’aviez pas peur de créer de la confusion en mélangeant ainsi la comédie et le commentaire social ?  

Vous savez, quand je pense aux Barbie, je pense qu’elles sont maximalistes. L’esthétique de Barbie c’est l’excès. Ses cheveux sont trop longs, il y a trop de paillettes, elle a trop de tenues. Pour moi elle correspond à une petite fille de 8 ans qui joue à se déguiser. Elles ne mettent pas un vêtement avec goût. Elles vont porter un tutu, avec un boa, et un diadème, et des gants. La totale. Donc je voulais que le film soit bourré d’idées et d’informations, parce que pour moi c’est inhérent à Barbie. Elle est too much.

J’ai tout mis dedans. Esthétiquement, je me suis inspiré des comédies musicales des années 1950 à Hollywood. J’ai aussi pensé aux films de Preston Sturges, Ernst Lubitsch, Howard Hawks et George Cukor qui vous font tourner la tête. Et à la fin complètement folle de Madame et ses flirts avec le double mariage. Ce sont des films où le jeu est très intense, et terre à terre en même temps. Je parlais avec Margot et Ryan de Carole Lombard et Don Barrymore dans Train de luxe, ils se crient dessus mais on reste avec eux. Pour moi ça devait être le coup de chapeau du film, mettre plein de couches et tourner sans arrêt pour créer une sensation de vertige.

GALERIE
Warner Bros

Vous avez fait un film fortement féministe avec un personnage qui ne l’est pas du tout. Vous pensez que ça va changer la perception des enfants sur Barbie ?

C’est drôle parce qu’historiquement Barbie est une figure complexe. Elle a fait tous ces métiers, elle a sa voiture, sa maison, Barbie est allée sur la Lune avant que les femmes puissent avoir une carte de crédit à leur nom. Et en même temps, elle est cet idéal physique irréaliste qui crée des standards inateignables. Mais en réalité Mattel a déjà opéré la transformation de Barbie, ce n’est pas moi qui l’ai fait. Barbie est beaucoup plus inclusive aujourd’hui. Et cette image irréaliste n’est plus représentée par Barbie. On la retrouve sur les réseaux sociaux. Les gosses sont sur leur téléphone toute la journée et se comparent à des photos. Et je crois que c’est encore plus insidieux parce que c’est plus dur de faire la différence. Une poupée Barbie c’est juste un morceau de plastique. Les photos et les vidéos qu’on voit sur internet, elles ont l’air vraies alors qu’elles ne le sont pas.

Le film s’appelle Barbie, mais il aurait pu tout aussi bien s’appeler Barbie et Ken. Qu’est-ce qui vous intéressait tant dans l’étude du personnage de Ken ?

Déjà, Ken est un personnage hilarant. Avec Noah, quand on a regardé ces personnages en se demandant qu’elle pourrait être leur histoire, on s’est dit que c’était un peu la Genèse à l’envers. Barbie a été créée en première, puis Ken a été créé pour être son compagnon, ou son accessoire. Ken est le petit ami de Barbie, il n’a aucune signification en dehors de ça, elle est sa raison d’être. Il le dit dans le film, il n’y a pas de Ken tout seul. Et aborder sa psychologie sérieusement était intéressant selon moi. Dans le monde de Barbie tout est inversé. Il n’a pas de pouvoir, pas d’argent, pas de maison, pas de voiture. On ne sait même pas où il passe la nuit. C’est une figure tragique et hilarante. C’est presque shakespearien. C’est un homme qui joue une femme qui joue un homme. A un moment donné, tu ne sais plus qui tu soutiens, tout est délicieusement chamboulé. Ca permet d’explorer les choses sans que ça ressemble à une leçon.

Est-ce que Noah Baumbach est Ken et vous Barbie ?

Non, il est Barbie et je suis Ken (rires). J’adore mes acteurs, et tous les différents rôles. Aussi Gloria et sa fille, Sasha. Je me reconnais dans plein d’endroits différents du film, sans que ce soit autobiographique. Mais je dois dire que le dream ballet entre les Ken, quand ils ont leur grande bataille, je crois que c’est la chose la plus personnelle que j’ai mise dans un film. C’est moi à un niveau fondamental, je suis la personne qui veut faire un ballet avec des Ken. Donc ce n’est pas autobiographique, mais j’ai l’impression de me mettre à nue avec cette scène. J’adore le dream ballet, j’adore les voir danser.